mardi 28 mars 2023

LIVRE, Science, Identité

On ne peut définir ce que le livre a de spécifique, voire de radicalement individuel, le distinguer des formations signifiantes et textuelles, le libérer de ses interprétations technologistes et philosophiques que si on le constitue comme objet d’une science... Le livre est constitué d’un ensemble d’identités radicales exigées comme telles par la science, et qui refusent de glisser les unes dans les autres, ou de se connecter topologiquement par leur plus grande distance les unes aux autres. Elles résistent à l’idéal techno-philosophique d’un devenir-livre illimité, sans constituer d’ailleurs par là une structure matérielle fixe et conservatrice... Ce qui gêne les philosophes dans le livre et les rend impatients, c’est l’existence – certes inaperçue d’eux ou oubliée, justement – d’identités réelles et irréductibles, qui ont pour eux l’apparence soit de pleins, soit de ruptures, et qu’ils entendent survoler, se plaçant en tiers pour faire la synthèse ou la connexion des coupures et des continuités... Une science du livre seule peut faire du livre le sujet non-thétique (de) soi, et contraindre l’écrivain, le lecteur, le bibliothécaire à se replacer dans cette expérience radicalement subjective, à devenir ces sujets non-thétiques (du) livre qui n’ont pas besoin de le « poser » et de le « sur-voler », de se l’approprier et de le réfléchir.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Machine, Pensée

Le livre pense, il y a une pensée du livre... a ) par son côté technologique, le livre est une machine qui pense autant que la philosophie, pourvu qu’il ne soit pas considéré abstraitement, mais replongé dans les continuités technologiques... b ) par son infrastructure, il pense encore, mais c’est l’homme cette fois-ci qui pense en dernière instance en lui, d’une pensée non-thétique (de) soi. En réalité, l’homme, comme Un, est l’infrastructure réelle du livre. Le livre pense parce qu’il est investi par la subjectivité radicale de la science. Cet homme, ce sujet non-thétique (du) livre, est un homme sans qualités ou attributs ; ni auteur, ni lecteur, ni bibliothécaire : « l’homme sans qualités est le sujet réel (du) livre… ». Corollaire : le sujet ou l’homme ne s’aliène pas dans le livre – pas plus que dans n’importe quelle machine... 
En quoi le livre est-il une machine qui pense ? Si c’est une machine, on peut toujours poser la question : peut-elle simuler, au moins, et de manière indécidable, une pensée humaine ?... Mais il y a aussi un corollaire – plus banal – de cette question : peut-on simuler, par des moyens dits artificiels, le livre, ses effets et ses affects ?... Si le livre est lui-même une machine, il y a toutes les raisons de supposer possible l’agencement d’une machine plus puissante et suffisamment universelle pour imiter le livre ? La première et principale question exige une réponse de type critique. En général – pour le livre comme pour n’importe quelle machine – la question est mal posée : de manière abstraite ou tronquée qui témoigne de la stratégie traditionnelle du philosophe sur les machines. La question elle-même est abusive : on pose le problème en termes de concurrence et de hiérarchie entre un homme auquel on accorde subrepticement toute l’intelligence possible et toute la philosophie possible, toutes les possibilités de ce que l’on suppose être l’essence de la pensée ; mais à la machine on n’accorde que sa solitude : justement on abstrait du continuum techno-biblio-logique une machine. Or une ou la machine n’existe pas, ni comme chose ni comme concept : n’existent que des continuums dispersés de machines « partielles ». Et de ce point de vue, la partie est beaucoup plus égale. Il faut même accorder que les machines, leurs réseaux pensent aussi bien, non pas que l’homme lui-même – car savons-nous ce que c’est que l’homme, le sujet ? – mais que, dans l’homme, la philosophie. Les réseaux technologiques et les réseaux philosophiques, voilà ce qui est comparable : le reste est abstrait.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Science, Un

Que fait une science en général à l’égard de son objet, que ferait la bibliologie à l’égard du livre ?... Pas de science sans cette triple postulation : 1. mise entre parenthèses de la philosophie et de la rationalité technologique ; 2. réalité, extériorité et stabilité sous leur forme absolue et non historique ou historiale ; 3. caractère non- « matériel », non- « primaire » ou transcendant, de celles-ci) ? Y-a-t-il une expérience dans laquelle nous accédions à cette réalité non-historique du livre que postulerait une bibliologie contre l’idéalisme technologique ? Elle existe, mais, par définition, elle n’est pas accessible et visible dans l’horizon des présupposés gréco-philosophiques ; elle est insaisissable pour les présupposés dits de l’« Être »... L’essence du livre telle qu’elle est inséparable de la science de celui-ci et de l’expérience que nous en avons, ne s’inscrit pas dans le Monde, dans l’Être ou dans la Machine, et pas davantage dans l’Écriture, elle n’a pas, en général, la forme de l’Autre, mais la forme non-positionnelle (de) soi de l’Un. La perspective technologique fonde un être-au-milieu du livre, mais pas une science non-thétique (du) livre, science qui cesserait de le survoler, de le faire voler et de dissoudre ainsi sa réalité... Le propre des philosophes, c’est, qu’ayant lu un livre, ils ont lu virtuellement tous les livres et accèdent ainsi à l’essence du livre. Le propre du sujet (de) la science ou de l’« homme ordinaire », c’est que lisant un livre, il se contente – en toute finitude – de lire Un livre et ne prétend pas réduire l’essence du livre à la ronde infinie de ses prédicats et à ses prédicats technologiques en particulier.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Chiasme, Immanence

Nous cherchons le principe à la fois unifiant et dispersant des multiples significations dans lesquelles se dit le livre, et nous le trouvons dans le Même ou la Différence, dans le chiasme comme syntaxe de l’être-au-milieu-du livre. Mais dans un deuxième temps, nous cherchons le principe interne, l’essence de cet à la fois et de ce et non-empirique qui est le seul contenu réel du chiasme ou de l’au-milieu-de…. La philosophie contemporaine du livre se contente de chercher l’essence et la possibilité du chiasme dans le chiasme lui-même comme machine qui consomme de l’infini, qui « marche » à l’infini, à l’histoire, au temps et au devenir illimités... C'est l'Un... L’Un comme économie supérieure et limite absolue de la perte anéconomique de la représentation… L’Un ne fut jamais requis autrement que dans les fonctions ancillaires d’une limite seulement, et seulement relative-absolue, du processus de division de la présence ou de l’idéalité... La tâche dernière d’une philosophie du livre est identiquement la tâche d’une philosophie de l’essence immanente de l’Un : non plus comme simplement requis, comme Limite sans plus, ni comme Unité ontologique, mais comme expérience immanente d’une multiplicité indivisible. Immanence ou indivisibilité qui seraient enfin réelles et antérieures au « et » lui-même. Immanence en quelque sorte anté-synthétique ou anté-coordinatrice et qui serait l’essence de la multiplicité même – de la diaspora comme principe enfin absolument autonome.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Milieu, Immanence, JABES

(Le destin du livre) Repérons quelques points singuliers et traçons deux lignes de faits, deux courbes divergentes par lesquelles il sort peu à peu de la littérature autant que de la philosophie et entre dans ce qui est encore un autre oubli, un effacement plus secret... D’une part, le livre-marchandise, progressivement quelconque, à valeur d’usage décroissante et proche de la nullité, mais à valeur marchande croissante. Ce n’est pas qu’il cesse d’être défini par des critères culturels, c’est plutôt que ceux-ci rentrent à leur tour dans la circulation d’un unique système à entrées multiples : économiques, politiques, culturelles, médiatique...
Une autre courbe – les structures a priori de l’expérience du livre – un autre destin l’emporte d’une autre manière, mais tout aussi implacablement, hors du champ traditionnellement codé de la littérature et de ses appareils d’écriture, d’édition, de distribution, de critique et de consommation. Mais il ne l’emporte ainsi que pour le remettre avec ceux-ci dans un rapport plus complexe, où l’enveloppement réciproque du livre et de ces pratiques, sans cesser, change de nature parce qu’il est enfin reconnu comme tel... Au-delà de ses propriétés d’objet écrit, fabriqué et lu, etc. – « au-delà » c’est-à-dire entre elles, instituant des unes aux autres non plus ces rapports codés d’identité ou d’exclusion, mais des rapports de réversibilité et d’inclusion – il y a Le livre, le Livre comme il y a, comme rez-du-livre ou plan-de-donation pour l’écriture, la fabrication, la distribution, la lecture... Les écrivains inventent quotidiennement le livre comme plan d’immanence – mais la critique ne le sait pas – c’est-à-dire la littérature et l’écriture en général comme Apparence objective universelle. Telle une grande régularité qui désorganise leur vie pour refaire de toutes ces techniques, d’écriture ou autres, toujours très codées et contraignantes, la consistance d’un grand hasard. Un écrivain atteint son plan ou son principe d’immanence, Le livre, qui est plus et moins que ce que l’on appelle ainsi, lorsqu’il soumet toute son activité à cette règle de la réversibilité : n’importe quel signifiant représente un signifié pour un autre signifiant ; n’importe quel texte écrit représente la critique d’une autre œuvre, etc. La loi de cette réversibilité, c’est donc la coupure et la continuation, ce que l’on appelle l’être-au-milieu-de…. Le livre est à la fois un type et un lieu, un typos et un topos pour la littérature et ses techniques dont cependant il n’est pas absolument séparable, sorte de corps qui reçoit les dimensions infinies par lesquelles il cesse de relever exclusivement de l’activité littéraire – l’un de ses sous-systèmes ou son moyen principal – et renverse (re-verse) son rapport à celle-ci. Corps infini du livre, hanté par des sujets larvaires, forcenés et hasardeux dont la passion, en tant du moins qu’elle est unique et qu’elle les jette-au-livre, qu’elle est l’affect de l’être-au-livre ou de l’être-au-milieu-du-livre, n’est plus de « faire » de la littérature ou des livres, mais d’implanter la littérature, l’écriture sur le corps du livre, c’est-à-dire « au-milieu-du- » livre... Cette seconde manière d’excéder la représentation littéraire mérite d’être appelée le « livre-jabès ». Jabès n’est pas le seul écrivain que le fantasme du livre « comme tel », de l’être-au-milieu-du livre aura ébloui et dénudé. Mallarmé, Blanchot, d’autres…. Mais lui construit une œuvre sur l’épuration de ce fantasme, sur le souci du livre « comme tel ». Plus exactement, l’œuvre de Jabès se situe à l’intersection de cet exhaussement gréco-occidental du livre comme plan d’immanence de la littérature, et de l’interprétation juive de la transcendance du livre, de son néant, de son illisibilité. À l’intersection – au chiasme peut-être – du souci pour le livre comme Être de l’être-au-livre, et de la passion juive pour le livre et sa hauteur...
Le livre sort ainsi des bibliothèques comme il sort de cette institution qui s’appelait la littérature, en empruntant deux voies opposées : comme livre-marchandise et comme livre-jabès... L’écrivain, le lecteur, l’éditeur s’engagent dans leur devenir lorsqu’ils s’installent à la jointure du devenir-marchandise du livre et du livre-jabès, qui est sa limite à la fois relative (déplacée) et absolue (indéplaçable, la transcendance absolue du rez-du-livre). L’histoire du livre trouve son espace de jeu, à la fois étroit et incirconscrit, dans l’articulation où s’entrecroisent le biblio-engineering dont il est urgent de prévoir la montée en puissance, et la résistance à la fois relative et absolue que lui oppose le retrait bibliomisique... L’écrivain et l’éditeur n’ont pas une tâche identique, mais ils ont la même tâche, assurer le passage, effectuer la transition du livre-essence au livre-marchandise, implanter le second dans l’entre-deux du premier, avec les effets critiques que cette opération ne peut manquer de produire. 

LARUELLE, 2020, NET 

LITTÉRATURE, Livre, Technique

La littérature est l’ensemble illimité des techniques (parmi lesquelles celles du signifiant) qui ont pour objet la production, la reproduction et la consommation du livre comme a priori universel, comme la « différence » universelle des livres existants, des techniques de la lecture et de l’écriture, etc.... La littérature n’est pas un ensemble contingent de techniques, c’est une véritable formation techno-logique au sens littéral du mot : ses techniques n’entretiennent pas seulement avec leur objet, le livre, un rapport d’objectivation – signifiant par exemple – elles sont à leur tour inscrites dans le livre qui est aussi bien leur a priori absolu, le non-rapport qui déploie ou dispense l’espace de leur exercice, l’articulation transcendantale suprême de leur jeu. Des techniques littéraires au livre, il y a justement un rapport et un non-rapport de « différence » ou de « mêmeté », plutôt qu’un rapport d’identification et d’exclusion. En tant qu’elles sont jetées-au-livre, que celui-ci est le « plan » infini, illimité qui s’ouvre par le milieu pour les greffer sur soi, qu’elles prennent racine et efficace depuis cet au-milieu-du livre où elles sont incluses – les techniques et la littérature forment un complexe, un chiasme techno-littéraire... Les écrivains ne sont peut-être pas plus, mais sont autant, des inventeurs d’entités nouvelles et de particules encore ignorées, des synthétiseurs de corps inouïs, que des artistes de la linguistique.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Transcendantal, Un

Le livre universel n’est pas le livre en général,l’idéalité « livre ». C’est le livre transcendantal plutôt que transcendant. « Transcendantal » ne désigne évidemment plus ici une condition de droit, seulement logique et n’ayant de réalité que celle de l’idéalité, mais une condition réelle universelle et absolue. Le livre comme a priori universel, c’est-à-dire la « différence », jouit sans doute d’une continuité infinie ou d’une idéalité, il « vaut » pour tous les exemplaires empiriques possibles. Mais dans la mesure où cette continuité est aussi indivisible, où le Livre est donc une transcendance absolue et extatique, – non seulement une Idée, mais l’Un lui-même – elle traverse les points de signifiant et de signifié, de référent et de référé qui font les livres existants, sans s’épuiser, s’arrêter ou se fixer en eux. Le livre est bien un continuum, mais spécial : il est produit sur la ruine des continuités signifiées, signifiantes, référentes, etc., sur la ruine aussi des continuités de procédure propres à la lecture, à l’écriture, à la critique, à l’édition, etc. parce qu’il est constitué d’une nouvelle continuité qui se déploie comme la frontière de l’idéalité (divisible) et de l’Un (indivisible).

LARUELLE, 2020, NET 

TRANSCENDANCE, Différence, Universel

La philosophie n’est pas une discipline scientifique, c’est toutefois une discipline objective. Si elle n’est pas scientifique, c’est parce qu’elle sort de la transcendance, mais il y a une objectivité de la transcendance. Elle a ses régularités, ses contraintes, ses lois d’essence et ses critères. La philosophie contemporaine, en particulier depuis Nietzsche et Heidegger, s’est donné un objet et une rigueur quasi-scientifiques : la recherche de l’essence formelle et réellement universelle, de la cause transcendantale des phénomènes – de leur a priori réellement universel. Sans doute la philosophie rationaliste a-t-elle toujours revendiqué l’universel. Mais c’était seulement des généralités, des essences empiriquement déterminées, régionalement localisées, qu’elle atteignait, même lorsqu’elle savait qu’il fallait distinguer entre le formel ou l’a priori et le général. L’universel véritable est sans doute le formel, ce n’est pas le général. Mais le formel n’est atteint pour lui-même, hors de ses mélanges avec l’empirique (l’exclusif) que lorsqu’il est aussi, paradoxalement, soustrait au « simplement » formel, c’est-à-dire à la sorte d’idéalité qui fait corps avec les déterminations empiriques ou exclusives, lorsqu’il devient et formel et informel. Il doit pour cela être déterminé non plus empiriquement ou ontiquement (essences logiques et mathématiques, lois physiques, formalité signifiante ; contenus sémantiques) mais par la seule « différence ». Qu’est-ce que les modernes appellent la « différence » ? Celle-ci n’a plus – tendanciellement du moins – de contenu empirique au sens d’identique à soi et donc d’exclusif, elle se définit – tendanciellement aussi par conséquent – par un trait syntaxique : un rapport (divisible) qui est en même temps un non-rapport (indivisible).Ce rapport qui est en même temps, simultanément, un non-rapport, cette transcendance finie qui est en même temps absolue, c’est cela que l’on appelle la « différence », c’est-à-dire le « même ». Le « même » se distingue tout à fait de l’être-présent, des essences et des faits, c’est l’a priori universel le plus radical que la philosophie ait élaboré.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Bibliothèque, Milieu

Un livre quelconque n’est pas seulement un « objet », sinon pour une écriture, une lecture ou une conservation objectivantes, c’est un mode-attribut, un livre-dimension. Un livre donne son visage, son apparence infinie, sa tenue et sa cohésion à un rayon, comme aussi un rayon à une bibliothèque. N’importe quel lecteur, pour seulement pouvoir lire, pour accomplir ces gestes simples de retirer ou de remettre un livre dans un rayon, doit se laisser affecter par une émotion spécifique qu’il éprouve dès qu’il forme un complexe, un chiasme, une unique chair ou un unique désir avec sa bibliothèque. Il sait alors immédiatement qu’un livre est aussi une dimension qu’il déploie et feuillette interminablement pour y insérer par le milieu un autre livre, tous les autres livres. Pour obtenir le livre (ou la bibliothèque) universel – mais c’est un processus infini – il suffit de prolonger les pages (les rayons de bibliothèque, les colonnes de catalogue) et de porter à l’absolu, sous les conditions absolues qui sont celles de la réversibilité et de la transcendance hiératique du livre, les effets de coupure et de continuité qui ouvrent l’espace de la page (de la ligne ou de la lettre, du rayon, etc. la même structure est a priori valable pour tous les niveaux de l’expérience bibliophilique). N’importe quel livre est agencé sur une syntaxe coupure/association et forme une dimension, un horizon bibliophilique que le pouvoir-écrire, avec son impouvoir ou sa bibliomisie propre, « veut » ou non, agence ou non sur le mode d’un processus positivement interminable. Le pouvoir bibliophilique, pouvoir et impouvoir « du » livre (qui veut, qui peut un livre, tel livre ? que veut, que peut un livre à travers celui qui l’écrit ou le lit ?) a pour objet non plus un livre étendu, une bibliothèque générale, mais un livre divisé ou démultiplié par le milieu, de telle sorte que dans ce livre c’est le milieu, ce qui le partage, le continuant aussi en d’autres et par d’autres. Bibliothèque intense : seul un bibliothécaire spinoziste ou nietzschéen peut entrer dans Le livre comme dans une bibliothèque infinie et travailler à la production du livre comme plan d’immanence universel...
Le livre à venir n’est plus réglé par la contiguïté qu’y mettaient des figures de rhétorique, ni même par une rhétorique généralisée, mais par une réversibilité qui exclut la position de survol, la prise de position en général. Le signifiant et ses figures sont insuffisants pour épuiser le devenir-catalogue du livre et le devenir-livre du catalogue, leur devenir-dimension pour tous les objets du monde, leur devenir-encyclopédie. Ce retrait du livre ou de la bibliothèque universels par rapport à leur effectuation « réelle » ou « empirique », les libère ou les « absente » du monde et les constitue en ces plans d’immanence sur lesquels les écrivains implantent bien autre chose que leurs fantasmes. Le corps fermé et retiré du livre par excellence n’est plus une bibliothèque à signifiant, pas plus que la bibliothèque universelle ne contient des livres. Les fantasmes sont plutôt au-livre, au-milieu-du livre, comme les livres sont plutôt à-la-bibliothèque qu’en elle, bibliothèque proliférante qui ajointe sans cesse à nouveau, latéralement aux anciens, de nouveaux rayons, substance folle pour de nouveaux attributs. Il est aussi impossible de séparer les livres réels et une idéalité « livre » que de poser que seul le livre idéal est le livre réel. Ce sont ces dimensions nouvelles, ces affects nouveaux que le lecteur ou l’écrivain expérimentent pour devenir lecteur ou écrivain et qu’ils apprennent à varier : le livre qui s’écrit écrivant, qui représente un rayon ou une bibliothèque pour un autre livre, la bibliothèque qui représente un livre pour une autre bibliothèque, etc. 

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Déclin Technologie

L’oubli du livre est peut-être écrit et décrit dans les livres, et en ce sens il a une certaine réalité, mais il n’affecte pas son essence ; la force du livre est d’être la condition, elle-même indéclinable, du récit philosophique et technologique de son déclin... Ce thème de la « fin » ou du « déclin du livre » peut recevoir une triple interprétation : a ) une interprétation « substantialiste », « statistique » et d’esprit « métaphysique », c’est-à-dire bibliocentrique. Le livre est supposé exister en soi, puis relayé par des technologies globalement et spécifiquement différentes, mieux armées et plus diversifiées, axées sur l’information logique, visuelle et auditive. Elles en prendraient la place sans changer celle-ci, sa nature ou son essence, juste son « économie », ses « procédés » et ses « effets ». Interprétation qui accompagne, comme son illusion, mais objective à sa manière, le ressassement d’une prétendue « mort du livre » sous l’ambition impérialiste des « nouvelles technologies »… b ) une interprétation elle-même « technologiste » et qui, sachant que le livre ne fut jamais qu’une technologie, se contente de le décrire comme perfectionné, transformé, connecté à d’autres ou « prolongé »... Déclin positif ou réversible : le livre ne meurt pas sans se prolonger à travers tous les livres ou les autres technologies, constituant des systèmes « parallèles », des continuum techno-biblio-logiques, des dispersions ouvertes dans lesquelles il s’affirme plutôt qu’il ne se conserve... c ) un déclin irréversible, celui-là, si l’on suppose que le livre se déconstruit et s’ouvre sur une expérience qui n’est plus spécifiquement technologique, sur une finitude originaire qui peut lui venir par exemple de l’écriture ou de ce dont l’écriture est le masque, une puissance de transcendance ou d’altérité qui déstabilise le bibliocentrisme – bref une déconstruction du biblio-centrisme.

LARUELLE, 2020, NET 

LIVRE, Technologie, Topologie

On pose en général le problème du livre sous une forme « bibliocentrique » : on le suppose exister en lui-même, sous un état-civil et ses identités substantielles et logocentriques ; puis on se demande ce qu’il devient, maintenant qu’il est plongé dans l’élément supposé hétérogène des « nouvelles technologies ». De là le fantasme inévitable de sa mort. Mais réduit à son contenu phénoménal réel, le problème se pose autrement et brise au moins partiellement ce bibliocentrisme. Il n’y a pas d’« application » des nouvelles technologies, mais devenir-technologique immanent du livre qui se distribue et s’immerge dans des réseaux qui le cernent de l’intérieur aussi et pas seulement de l’extérieur. Il suffit de le mettre dans le voisinage des technologies, de le regarder sous cet attribut, pour découvrir qu’il peut de toute façon être interprété à son tour de cette manière et qu’il ne fut jamais autre chose qu’un devenir-technologique. Sous cette hypothèse, le livre est un « réseau technique » fait de fonctions et d’usages très différents mais partiels et accolés. C’est une machine – machine à classer, archiver, économiser, stocker et distribuer du savoir, une manière spécifique de le sérier, le réfléchir, l’écrire, le consulter...
Une bibliologie sur cette base technologique serait fondée au moins sur deux axiomes qui semblent caractéristiques de toute distribution technologique de phénomènes quelconques : a ) entre deux livres, on peut toujours en insérer – en écrire, en lire, etc. – un troisième ; tout livre peut servir d’interface entre un autre et un second, ou bien entre un autre et d’autres phénomènes non bibliologiques. b ) Si, entre deux livres, il y a toujours une place occupable par un troisième, cette place est unique, mais en un sens spécial : son identité n’est pas substantielle (spatiale, alphabétique, thématique, etc.) mais relationnelle et topologique. À la limite de son devenir-technologique, la place du livre (et le livre lui-même) est le « rapport » ou la différence de deux places ; et par conséquent, un livre est toujours le rapport indivisible de deux livres. Il fut toujours, il est de plus en plus difficile de décider de ce qui est un livre, mais cela n’est pas non plus absolument indécidable. Un livre est semi-décidable (« discernable »), semi-indécidable (« indiscernable »). Pour décider en effet entre deux livres, il faut un système de règles. Celui-ci étant consigné dans un troisième livre, comment décider entre le second et le troisième, etc. ? À la limite, on peut énoncer l’axiome suivant : n’importe quel livre représente une règle d’usage possible d’un autre livre... Le livre a des voisinages, mais, plus profondément, il est lui-même un voisinage pour d’autres choses ou d’autres livres indifféremment. Rien que des « jeux » semi-indécidables, voilà ce que deviennent, sous cet angle, les bibliothèques, les entrepôts de stockage, les maisons d’édition, les librairies, etc. La vérité de ces axiomes est celle du devenir-technologique du livre. Ils sont la formule d’une tendance, d’une régularité qui correspond à une idéalité technologique qui appartient au livre, mais qui ne définit pas son essence.

LARUELLE, 2020, NET 

mercredi 22 mars 2023

SCIENCE, Mystique, Technologie

"Si la sphère de l’enjeu, du conflit supérieur et de la topologie est par excellence la techno-logie, la science absolue renonce, elle, à poser les problèmes de la technologie en termes d’enjeu et sort ainsi du cercle vicieux d’une auto-critique de la Raison technologique. L’Un fonde une indifférence positive (elle renonce au soin, souci, intérêt à… = cercle philosophique) à la technologie et la science n’est plus elle-même une partie de son corpus comme l’est la philosophie. L’homme ne s’aliène pas dans la machine, pas plus que la science absolue dans son « objet »... Nous voyons la technologie, nous éprouvons la machine en l’Un plutôt qu’en l’Être (contre l’interprétation encore vicieuse de Heidegger). « Contemplation » immédiate et indifférente de la technologie : le « rapport » mystique (à) la technologie est non-thétique (de) soi et de celle-ci ; alors que l’éthique est encore, au moins résiduellement, un rapport thétique à la technologie, une position de celle-ci et une guerre qui lui est faite. Paix aux machines…"

LARUELLE, 2020, NET